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31 août 2026C’est une promesse que l’État français a faite deux fois, à deux ans d’intervalle, par la voix de deux secrétaires d’État différentes : une application nationale permettant à chacun de savoir où et quand on chasse près de chez soi. Deux annonces solennelles, faites à chaque fois dans l’émotion d’un drame ou sous la pression de l’opinion. Trois ans après la seconde, l’outil n’existe toujours pas. Ce sont finalement les fédérations départementales de chasseurs elles-mêmes qui commencent à le livrer, avec des solutions comme ChassOuverte, l’application libre que nous avons publiée cet été et dont l’identité visuelle vient d’être finalisée. Retour sur une promesse centrale non tenue — et sur ce qui la remplace aujourd’hui.
Février 2022 : la première promesse, née d’un drame
Le 19 février 2022, une randonneuse de 25 ans est tuée par le tir d’une jeune chasseuse lors d’une battue au sanglier, sur un sentier du Cantal. L’émotion est nationale. Deux jours plus tard, le 21 février, Bérangère Abba, alors secrétaire d’État chargée de la biodiversité, avance la réponse du gouvernement : « une appli de géolocalisation dans laquelle on pourrait savoir autour de soi où ont lieu les battues ». L’idée est posée publiquement, au plus haut niveau de l’État.
Mais l’annonce s’arrête là. Pas de calendrier, pas de financement, pas de maîtrise d’ouvrage désignée. Le bilan officiel de l’époque recensait pourtant 80 accidents de chasse sur la saison 2020-2021, dont 7 mortels. La proposition restera lettre morte : aucune application d’État ne verra le jour dans les mois qui suivent, et le sujet disparaît des radars jusqu’au drame suivant.
9 janvier 2023 : le plan sécurité chasse et la deuxième promesse
Un an plus tard, le 9 janvier 2023, la nouvelle secrétaire d’État chargée de l’écologie, Bérangère Couillard, présente le « plan sécurité à la chasse » : 14 mesures pour tendre vers « l’objectif zéro accident ». Parmi elles, la mesure phare reprend mot pour mot l’engagement de 2022, cette fois avec une échéance : le gouvernement s’engage à « favoriser l’information des lieux et temps de chasse, la centraliser et la mettre à disposition sur une plateforme numérique », pour que chaque Français puisse « identifier les zones et horaires non chassés à proximité de chez lui ». Lancement annoncé : l’automne 2023.
Le reste du plan mélange des mesures réglementaires (angle de tir de 30 degrés, gilet fluorescent, témoin de chambre vide sur les armes semi-automatiques), un volet formation (remise à niveau décennale obligatoire, formation renforcée des organisateurs de battues) et un volet répressif (limite d’alcoolémie alignée sur celle de la route, sanctions aggravées en cas d’accident). Sur le papier, un ensemble cohérent. Dans les faits, trois ans plus tard, le morceau central — la plateforme nationale d’information du public — n’a jamais été livré.
Trois ans après : un paysage fragmenté, sans plateforme nationale
À l’automne 2023, rien n’est sorti. Ni à l’automne 2024, ni depuis. Ce qui existe aujourd’hui, c’est une mosaïque d’initiatives locales et privées, sans coordination nationale : l’application Chasse Info portée en Isère, des solutions privées comme Chassé & Croisé, et des pages d’information plus ou moins à jour sur les sites de certaines fédérations départementales. Nous avions détaillé ce paysage dans notre comparatif des applications de cohabitation chasseurs-randonneurs : couverture géographique partielle, modèles économiques fragiles, données hétérogènes, et surtout aucune garantie de pérennité.
Résultat : selon le département où l’on randonne, l’information existe, ou pas. Elle est à jour, ou pas. Elle est gratuite, ou pas. C’est exactement le vide que la plateforme d’État devait combler — et c’est exactement le terrain sur lequel ChassOuverte a été conçue.
Les objections de 2023 : zones blanches et responsabilité
Dès janvier 2023, l’Association pour la protection des animaux sauvages (ASPAS) avait pointé les limites du projet gouvernemental : une application suppose un smartphone, or les forêts sont truffées de zones blanches où le réseau ne passe pas ; et surtout, « en cas d’accident, qui serait responsable ? ». Si un promeneur consulte une carte qui affiche une zone comme non chassée et qu’un tir l’y blesse, l’éditeur de la carte engage-t-il sa responsabilité ? Ces deux objections, parfaitement légitimes, n’ont jamais reçu de réponse officielle.
Elles ont en revanche structuré l’architecture de ChassOuverte. Sur les zones blanches : l’application fonctionne en mode hors-ligne — les cartes et les battues déclarées sont mises en cache sur le téléphone avant le départ, et restent consultables sans réseau. Sur la responsabilité : ChassOuverte ne promet jamais l’exhaustivité. Elle affiche les battues effectivement déclarées par les équipes de chasse, avec leur horodatage, et rappelle explicitement qu’une zone sans déclaration n’est pas une zone garantie sans chasse. C’est une information de plus pour décider, pas une assurance-vie : la nuance est essentielle, juridiquement comme sur le terrain.
Ce que le plan de 2023 a écarté
Le plan de janvier 2023 se lit aussi par ses absences. La plus commentée : le jour sans chasse. La consultation publique organisée par la mission sénatoriale sur la sécurisation de la chasse avait pourtant montré que 78 % des répondants se déclaraient favorables à l’interdiction de la chasse le dimanche. Le gouvernement a tranché contre : aucun jour sans chasse, pas même le dimanche. La mesure la plus demandée par le public est celle qui n’a pas survécu aux arbitrages.
Les réactions des associations environnementales furent à la mesure de la déception. France Nature Environnement a résumé le plan à « trois ou quatre propositions de bon sens » qui « auraient dû être rendues obligatoires il y a plus d’un quart de siècle ». La Ligue pour la protection des oiseaux a été plus lapidaire encore : un plan qui « accouche de mesurettes ». Deux formules qui disent la même chose : l’écart entre l’ambition affichée — « zéro accident », « réconcilier chasseurs et non-chasseurs » — et le contenu réel du plan.
Un suivi devenu illisible
Trois ans après, dresser le bilan du plan relève de l’enquête. La limite d’alcoolémie a bien été instaurée, mais en contravention et non en délit, avec des contrôles dont personne ne publie la volumétrie. La remise à niveau obligatoire des chasseurs s’étale jusqu’à la fin de la décennie. Les sanctions aggravées existent dans les textes, mais aucun bilan public consolidé ne permet de mesurer leur application. Quant à la plateforme numérique — la mesure la plus visible, la plus datée, la plus promise — elle n’a tout simplement jamais vu le jour.
Une chose, pourtant, s’améliore : l’accidentologie. La saison 2025-2026 a été la moins meurtrière jamais enregistrée par l’OFB, avec quatre décès. Cette baisse tendancielle, engagée depuis vingt ans, doit beaucoup à la formation et aux consignes de sécurité — et elle rend d’autant moins compréhensible qu’un outil d’information du public, techniquement banal en 2026, reste hors de portée de la puissance publique.
ChassOuverte : la réponse livrée par les fédérations
Pendant que la plateforme d’État restait à l’état d’annonce, le besoin, lui, n’a pas disparu. C’est pour y répondre que nous avons développé et publié ChassOuverte, une application web libre (licence AGPL-3.0) destinée aux fédérations départementales de chasseurs, avec la Fédération des chasseurs du Jura comme déploiement de référence. Elle couvre toute la chaîne : déclaration des battues sur carte interactive (zones dessinées, communes, horaires), organisation avec validation obligatoire des consignes de sécurité, mode direct en temps réel pendant la battue (positions relayées mais jamais stockées), compte-rendu numérique horodaté, et — côté public — une alerte promeneurs installable comme application (PWA), avec notifications push et fonctionnement hors-ligne.
La différence de fond avec les solutions privées tient en trois points. D’abord, la gouvernance : chaque fédération héberge sa propre instance, sous sa propre marque, sans dépendre d’un acteur commercial dont le modèle ou l’existence peuvent changer. Ensuite, le coût : le logiciel est libre, auditable, réutilisable par n’importe quel département — ce qu’une subvention publique unique aurait d’ailleurs pu financer pour tout le pays. Enfin, les données : ChassOuverte applique un principe simple, ce que l’on ne collecte pas ne peut être ni piraté, ni revendu, ni réquisitionné. Pas de compte pour le promeneur, pas de traçage, pas de position stockée.
Autrement dit : ce que l’État a promis deux fois — une information centralisée, gratuite, accessible à tous — les fédérations peuvent aujourd’hui le livrer elles-mêmes, département par département, sans attendre un hypothétique marché public national.
Une identité visuelle finalisée : le repère sur la carte

L’identité visuelle de ChassOuverte vient d’être finalisée, et elle dit exactement ce que le projet est. Le logotype repose sur un bleu marine institutionnel, volontairement proche des codes du service public : ChassOuverte assume d’être le service que l’on attendait de l’État. La typographie est droite, pleine, sans fioriture — lisible sur un panneau en lisière de forêt comme sur un écran de téléphone.
Le cœur du symbole, c’est le O. Il est dessiné comme un repère cartographique — un anneau pointé, à mi-chemin entre l’épingle de localisation et la cible de visée topographique. Un seul signe pour dire les deux faces de l’application : localiser une battue sur la carte, et marquer le point où l’on se trouve. Décliné seul, il devient l’icône de l’application installée sur l’écran d’accueil ; la lettre C majuscule ponctuée sert de monogramme compact ; et des versions en blanc accompagnent les fonds sombres. L’ensemble — logo complet, monogrammes, icônes PWA et favicons — est publié dans le dépôt, libre comme le reste : chaque fédération peut le reprendre tel quel ou décliner l’application sous ses propres couleurs, prévues dans la configuration.
Ce qu’il faut retenir
Deux promesses d’État, en 2022 puis en 2023, avec échéance publique ; zéro livraison. Un paysage d’initiatives fragmentées qui laisse l’information au hasard des départements. Des objections de fond — zones blanches, responsabilité — jamais traitées par la puissance publique, mais intégrées dès la conception dans une application libre aujourd’hui opérationnelle. En cette saison 2026-2027 qui vient de s’ouvrir, la question n’est plus de savoir quand l’État tiendra sa promesse : elle est de savoir combien de fédérations choisiront de la tenir à sa place.
Sources
- Next — Après un nouvel accident de chasse, le gouvernement propose… une application (février 2022)
- Ministère de la Transition écologique — La chasse en France / plan sécurité à la chasse 2023
- Chroniques cynégétiques — Les mesures du plan sécurité chasse (9 janvier 2023)
- Reporterre — Plan chasse : le gouvernement accouche de « mesurettes » (réactions FNE, LPO, ASPAS, sondage 78 %)
- Sénat — Mission conjointe de contrôle sur la sécurisation de la chasse (2021-2022)
- GitHub — XDCellar/ChassOuverte (code source, identité visuelle et documentation)
Cet article fait partie de notre dossier Chasse et numérique : ce que les outils changent vraiment sur le terrain.
